14 TRAVAIL ET PLAISIR nation dans la conception de l’œuvre, ne peuvent exister que si elle repro¬ duit des réalités auxquelles appartiennent réellement ces propriétés. Si en fait d’art rien n’est beau que le vrai, c’est que le beau reproduit les effets physiologiques qui appartiennent aux réalités. L’art est une acti¬ vité surabondante qui se déploie librement sans être assujettie à aucune nécessité, à aucune obligation h et qui réussit d’autant plus qu’elle a pour but l’expression de la vérité et non la satisfaction de 1 opinion. L acti¬ vité artistique ne peut s’exercer sans la liberté ; et l’influence du milieu est négative de la liberté. Victor Hugo appelle le beau le serviteur du vrai. L’art est l’expression du sentiment individuel, il perd son caractère d’ingénuité dès qu’il est influencé par le sentiment de l’entourage. L’indépendance qui se manifeste dans l’œuvre d’art ou dans l’œuvre littéraire concourt aû développement du sentiment de la beauté. Mill admet que le poète ne pense pas du tout à un auditeur possible. « Il faut écrire pour toi avant tout, dit Flaubert2 c’est ta seule chance de faire beau. )> C’est à lui-même avant tout que 1 artiste cherche à plaire, et ce plaisir qu’il poursuit est moins un plaisir de contemplation qu un plaisir d’action3. L’activité esthétique est en elle-même un but4. L’activité qui s’exerce dans le but de plaire, d'agir sur les spectateurs ou sur les auditeurs, de gagner de l’influence, etc. % a en vue un profit quelconque, ce n’est pas un art, c’est une industrie. « Il y a une joie humaine à faire le bien en poursuivant un but, il y a une joie divine à faire le bien et à n’espérer rien (Maeterlink)6. » « Le philosophe Attalus, rapporte Sénèque dans une de ses lettres, disait qu’il aimait mieux une amitié à faire qu’une amitié toute faite. C’est ainsi qu'un artiste éprouve plus de plaisir à peindre qu’à avoir peint un tableau. L’inspiration inquiète de l’artiste absorbé par son tra¬ vail est une vive jouissance ; le plaisir n’est plus le même quand l’œuvre est achevée. On jouit alors des fruits de l’art; pendant le travail, c’est de l’art même qu’on jouissait. » Le savant ne pense guère différemment de l’artiste : « Si nous travail¬ lons, dit Poincarré, c'est moins pour obtenir ces résultats positifs aux¬ quels le vulgaire nous croit uniquement attachés, que pour ressentir v 1. L. Ollé-Laprune, Le prix de la vie, 7° éd., p. 20 ; 1900. 2. Correspondance de Flaubert, 2° série, p, 138. J 3. P. Souriau, L’imagination de Vartiste, p. 27 ; 1901. 4. Grosse, Les débuts de l’art, trad, fr., p. 37; Paris, F. Alcan, 1902. 5. K. Groos, Les jeux des animaux, trad. fr.,p. 106; Paris, F. Alcan, 1902. 6. M. Maeterlink, La sagesse et la destinée, LXXY.I1I.