- 67 Les patois ont la naïveté du vieux français, ils offrent une foule de nuances et présentent contre les doublets d’origine savante des doublets de langage populaire qui remplacent ceux qui ont souvent disparu du langage normal. L’argot a moins de puissance. Il est plus souvent grossier, et c’est plutôt une dégénérence qu’une restauration du langage. Cependant il peut fournir des termes énergiques. Le langage, et surtout le langage poétique, se retrempe dans ces éléments populaires comme dans sa source; il se défend ainsi contre les entreprises du langage artificiel et savant. Une dernière source de néologisme est celle qui dérive des langues étrangères. L’invasion des mots étrangers dans la prose meme, est très grande en français. On ne dit plus le chez soi, mais le home, la collation, mais le lunch; la poésie a été envahie à son tour : le souvenir est devenu la remembrance. Ce néologisme est moins naturel ; la vie internationale n’est pas encore assez intense pour avoir vulgarisé ces mots en dehors de l’effort des littérateurs ; c’est tout au plus un souvenir de voyage. Mais il tendra à grandir avec les relations réelles de peuple à peuple. Le néologisme, sous les différentes formes que nous venons d’observer, est légitime, il est conforme à la nature de la poésie, mais à trois conditions : 1° celle de ne pas perdre pied, c’est-à-dire de ne pas être inintelligible à un grand nombre de personnes ; 2° celle de ne pas parcourir d'un seul coup plusieurs degrés, nous en avons donné un exemple; 3° celle enfin, la plus essentielle, de ne pas créer un mot nouveau, lorsque la nuance est suffisam¬ ment exprimée par une expression normale ; à ce titre, nous ne comprenons pas la concurrence de ces deux mots : remembrance et souvenir. Voilà pour la partie lexiologique du langage poétique; exami¬ nons sa partie grammaticale. C’est ici surtout que se réalisent les qualités que nous avons exigées : la clarté, la simplicité, le naturel, le mouvement. Le système classique avait créé à la poétique une grammaire particulière presque sur un seul point, celui des inversions, et c’est précisément celui où l’écart loin de la grammaire normale est faux et dangereux. En effet, l’inversion ne nous est plus naturelle ; elle est contraire à l’évolution de la langue française.