140 LES DEUX POLES DU VERS. ÉVOLUTION DU VERS FRANÇAIS systématiquement, mais seulement à des hasards heu¬ reux. Elle tendra plutôt à engendrer des chevilles, et ce sera un travail assez dur que de les éviter, et d’arri¬ ver honorablement à une rime suffisante. Ce vers est celui des classiques, et se dessèche dans les mains de Voltaire. Avec Hugo on entend un vers nouveau, du moins par rapport à la faible musique post-classique. Ce sont des vers ayant un fort rythme de timbres, qui tend parfois à devenir le rythme primaire. Ses caractères en dérivent : Rime riche, et pourtant qui ne saurait ja¬ mais gêner, puisqu’elle n’est plus « esclave », mais « reine-esclave », bientôt reine. Des chevilles à la rime seraient un non-sens, comme aussi de peiner pour trou- 6. V. Les Deux Rimes, III, Rev. des Cours, 15 mai 1927. Pour remettre sous les yeux un exemple concret, voici quelques lignes de cet article : « Enfin, Victor Hugo vint (1)... Ecoutez maintenant le début du « chœur des racoleurs » du Quai de la Ferraille, dans Toute la lyre. Nous sommes les sergents recruteurs. Pour la gloire, Pour l’empire, pour être illustres dans 1 histoire Il faut des meurtriers au roi; nous en cherchons. Pour faire des drapeaux nous prenons des torchons; Pour faire des héros, nous prenons des canailles ! Nous rions en ouvrant dans l’ombre nos tenailles. Qui se fie au sourire est pincé par l’étau. Le froid, la faim, la soif sont des coups de marteau Qui donnent une forme obscure aux misérables. Mais, pourvu qu’il leur reste un œil fier, de bons râbles, Des vices, de la rage et des instincts fougueux, Ils sont notre gibier. Nous épluchons des gueux, Nous tirons des gredins; nous passons à nos cribles Toutes sortes de gens sauvages et terribles... Miracle! dit l’exégète. « Comment trouver ces rimes idéales? C’est le secret de l’inspiration. » Examinons donc cet exemple que nous n’avons pas spécialement choisi. Un morceau d’un bien grand effet : toutes nos assertions in abstracto vont (1) A. Dorchain, Art des Vers. De la qualité des Rimes.