LA MUSIQUE AUTONOME 171 La musique décorative se présente sous deux aspects différents, suivant qu’elle est préexpressive, c’est-à-dire étrangère à toute idée d’expression ou de représentation, ou post-expressive, c’est-à-dire composée de formes qui ont possédé une valeur expressive spéciale, mais qui l’ont perdue à l’usage ou lors de la dissociation (i). La musique autonome est en germe dans le parti, général au xvie siècle, d’écrire indifféremment pour la voix ou les instruments, mais elle ne se réalise pas en raison sans doute de l’insuffisante exploration des ressources instrumentales. Au cours du xvue siècle et même au début du xvme la musique demeure donc une activité nullement secondaire, ni même subordonnée, car elle s’étend sur nombre de domaines, jouit d’un haut prestige et provoque des sensa¬ tions profondes (2), mais conditionnée par l’exercice d’une autre activité ou pa* l’expression de sentiments formulés. Le centre de gravité, dans l’œuvre de J.-S. Bach, ce sont les Passions, les messes, les cantates, les œuvres d’orgue liturgiques, de même que dans celle de Haendel les opéras et les oratorios. Cependant une évolution s’était trouvée amorcée, notam¬ ment dans les pays catholiques — ainsi que nous l’avons déjà indiqué —• par les exigences du carême, qui avaient habitué le public à entendre, amputés des activités inter¬ dites (chant profane, pantomime, danse), mais non des associations secrètes (3), des formes musicales dérivées de (1) V. s. p. 166. (2) Cf. l’ouvrage de Naylor sur Shakespeare et la Musique et notre étude sur le même sujet (Revue Musicale d’août 1926). (3) « L’union, vieille de plus de deux siècles et demi déjà, de la musique ins¬ trumentale avec le drame chanté a donné naissance à une musique « illustra¬ tive » d’une si extraordinaire précision que les maîtres modernes purent entre¬ prendre la création d’œuvres instrumentales pures mettant en jeu des caractères déterminés, voire des situations, des phénomènes psychologiques. » Riemann, Dictionnaire s. v. Musique Instrumentale. A dire vrai, ceci est plus exact de Mozart ou de Haydn que de Beethoven. La tâche de ce dernier a consisté au contraire à éviter des allusions trop précises, à pénétrer davantage dans Vinformulé. L’andante de Mozart est bien plus mélodie sans paroles que celui de Beethoven.