[ CONSTRUCTION ] 244 [ CIVILE Vl tainement, alors, l'histoire leur rendraitjustice, et. nous cesserions d'etre les dupes, a notre detriment, d'une mystification qui dure depuis plus de trois siecles. L'Europe occidentale peut s'enorgueillir a bon droit d'avoir provoque le grand mouvement intellectuel de la renaissance, et nous ne sommes pas de ceux qui regrettent ce retour vers les arts et les connaissances de Fantiquite paienne. Notre siecle vient apres celui de Montesquieu et de Voltaire; nous ne renions pas ces grands esprits, nous profitons de leurs clartes, de leur amour pour la verite, la raison et. lajustice ; ils ont ouvert la voie a la critique, ils ont etendu le domaine de l'intelli- gence. Mais que nous enseignent-ils? Serait-ce, par hasard de nous astreindre a reproduire eternellement leurs idees, de nous conformer sans examen a leur goüt personnel, de partager leurs erreurs et leurs prejuges, car ils n'en sont pas plus exempts que d'autres? Ce seraitbien mal les comprendre. Que nous disent-ils a chaque page? Eclairez-vous, ne vous arretez pas; laissez de cote les opinions toutes faites, ce sont presque toujours des prejuges: l'esprit. a ete donne a l'homme pour examiner, comparer, rassembler, choisir, mais non pour conclure, car la conclusion est une fin, et bien fou est celui qui pretend dire : a J'ai clos le livre humain! a Est-ce donc le goüt particulier a tel philosophe qu'il faut prendre pour modele, ou sa faeon de raisonner, sa methode? Voltaire n'aime pas le gothique, parce que l'art gothique appartient au moyen fige dont il sape les derniers etais : cela prouve seulement qu'il ne sait rien de cet art et qu'il obeit a un prejuge; c'est un malheur pour lui, ce n'est pas une regle de conduite pour les artistes. Essayons de rai- sonner comme lui, apportons dans l'etude de notre art son esprit d'ana- lyse et de critique, son bon sens, sa passion ardente pour ce qu'il croit juste, si nous pouvons, et nous arriverons a trouver que l'architecture du moyen fige s'appuie sur des principes nouveaux etfecontls, differents de ceux des Romains; que ces principes peuvent nous etre plus utiles aujourd'hui que ne le sont les traditions romaines. Les esprits rares qui ont acquis en leur temps une grande influence sont comme ces flam- beaux qui näiclairent que le lieu ou on les place; ils ne peuvent faire apprecier nettement que ce qui les entoure. Est-ce a dire qu'il n'y ait au monde que les objets sur lesquels ils ont jete leurs clartes? Placez-les dans un autre milieu, ils jetteront sur d'autres objets la meme lumiere. Mais nous sommes ainsi faits en France : nous regardons les objets eclaires sans nous soucier du flambeau, sans le transporter jamais ail- leurs pour nous aider de sa lumiere afin de tout examiner. Nous prefe- rons nous en tenir aux jugements prononces par des intelligences d'elite plutot que de nous servir de leur facon d'examiner les faits, pour juger nous-meules. Cela est plus commode, en verite. Nous admirons leur hardiesse, Petendue de leurs vues; mais nous n'oserions titre hardis comme eux, chercher avoir plus loin qu'eux ou autre chose que ce qu'ils ont voulu ou pu voir. Mais nous voici bien loin de nos maitres des ceuvres du moyen age.